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Les premiers gouvernements du Maroc indépendant

« Mohamed V est le garant »

1- La troisième force et les négociations d’Aix-les-Bains

La complexité et la hâte qui marquèrent les conditions dans lesquelles se déroula le retour de Mohamed V au pays – retour flanqué d’une reconnaissance implicite de l’indépendance du Maroc – méritent sans doute d’être explicitées en premier. Mais pour saisir les données complexes de cet épisode, il sied de se remémorer les dernières étapes de la lutte nationale pour l’indépendance.

La déposition, puis l’exil de Mohamed V le 20 août 1953, venaient parachever un long processus que les autorités françaises avaient entamé deux années auparavant, quand elles avaient entrepris de réprimer le Mouvement national – incarné par le Parti de l’Istiqlal – et de mettre en place une Troisième force, formée essentiellement par des caïds féodaux, des leaders religieux (zaouïas) et des personnalités issues de l’intérieur même de la Maison du Makhzen. Cette Troisième force avait pour mission d’exercer des pressions sur Mohamed V, afin de l’amener à rompre tout lien avec le Mouvement national, et à ratifier les dahirs que les autorités coloniales lui présentaient, concernant, d’une part, la persécution et la liquidation des dirigeants, cadres et militants du Parti de l’Istiqlal, et visant d’autre part à octroyer aux colons et ressortissants français, des droits – dont notamment celui de citoyenneté – que les dispositions prévues par le traité du protectorat ne leur accordaient point. Le monarque ayant refusé de se plier à leur volonté, les autorités coloniales l’accusèrent de s’être mis de connivence avec le Parti de l’Istiqlal, « parti des minorités citadines », « abandonnant ainsi la majorité – rurale – du peuple marocain ». D’où la fatwa décrétant sa déposition et l’intronisation d’un autre à sa place, ce qui sera finalement fait.

Il fallait s’attendre à ce que cela suscitât de violentes réactions parmi le peuple marocain. L’action politique n’étant plus d’aucune utilité, l’heure était désormais à la lutte armée. C’est ainsi qu’un mouvement de résistance armée naquit – sortant essentiellement du sein du Parti de l’Istiqlal – qui entreprit des liquidations dans les rangs des collaborateurs de l’administration coloniale au sein de la police et de l’appareil de l’Intérieur, avant de passer, dans une seconde étape, aux attaques contre les foyers mêmes de la présence française. Ce mouvement se transformera à la fin en une véritable armée de libération, qui trouvera un champ d’action dans les zones nord occupées par l’Espagne. Puis, avec une rapidité inattendue, des ponts seront dressés entre cette résistance armée et le FLN algérien, qui avait entamé sa lutte armée en novembre 1954, ainsi qu’avec le Mouvement national tunisien, qui venait d’en faire de même.

Soumis à l’occupation française, le Maroc et la Tunisie conservaient cependant leur identité propre, en tant qu’entités distinctes de la puissance occupante. Ce n’était point le cas de l’Algérie, considérée par la France comme une partie intégrante de son territoire. C’est pour couper court à une éventuelle fusion des trois Mouvements – fusion qui leur eût permis d’en former un seul, étendu et puissant, oeuvrant à la libération du Maghreb arabe tout entier – que le gouvernement français engagera des négociations avec les Tunisiens et les Marocains, afin de se consacrer entièrement à sa guerre contre la révolution algérienne.

Devant la montée de la résistance populaire et l’avancée inexorable de l’élan de libération qui envahissait le monde entier, les autorités françaises décideront d’accepter le retour de Mohamed V et le principe de l’indépendance du Maroc. Mais afin de ne point perdre totalement le contrôle de la situation, elles prendront soin de remodeler l’ancienne Troisième force, en l’adaptant aux nouvelles données, de manière à en faire le « rival nationaliste modéré » du Parti de l’Istiqlal, destiné à lui ravir sa place auprès de l’Institution monarchique. Cette « nouvelle » Troisième force sera imposée par la France comme partie prenante – au même titre que l’Istiqlal – aux négociations, et partant, comme partenaire incontournable dans les gouvernements du Maroc indépendant. Ainsi, Mohamed V serait redevable de son retour, non aux seuls efforts des patriotes, mais également à ceux des « modérés », et même des anciens adversaires du roi (Glaoui et son mouvement), qui, proclamant leur « repentir », avaient rejoint le consensus national sur la nécessité du retour du souverain légitime.

C’est sur la base de ces données que se dérouleront les négociations d’Aix-les-Bains, pour préparer le retour de Mohamed V et pour entreprendre la formation d’un gouvernement transitoire, chargé de gérer les relations entre la France et le Maroc, notamment la ratification du traité de l’indépendance.

Trente-sept délégations différentes prendront part à ces négociations, dont celle du Parti de l’Istiqlal, présidée par feu Abderrahim Bouabid, les autres étant formées par le PDI et le reste des « constituants » de la fameuse Troisième force. L’Istiqlal signifiera bien son refus de voir ses représentants prendre place la même table que les autres parties conviées aux négociations ; mais il commettra surtout l’erreur de ne pas exiger la participation de la Résistance et des Syndicats, pourtant incontestablement représentatifs. Cela peut s’expliquer par le fait que les dirigeants de la Résistance et de l’Armée de Libération – de même que Allal Fassi, qui restait en contact avec eux depuis son exil du Caire – n’appréciaient pas la tournure que prenaient les événements. De leur côté, certains dirigeants de l’Istiqlal, d’ailleurs loin d’approuver les méthodes de la lutte armée, craignaient que le « Parti » finît par tomber sous la domination de ces forces nouvelles – notamment la Résistance et les syndicats – nées de son propre sein. A cela s’ajoutait le fait que les Français n’auraient certainement jamais accepté de négocier avec ceux qui avaient porté les armes contre eux. Plus encore, ils exigeront de la direction de l’Istiqlal, en tant que représentant de la Résistance et de l’Armée de Libération, d’intervenir pour faire cesser les « actes de violence » – entendre les actions de la Résistance et les attaques de l’Armée de Libération – comme condition primordiale à toute négociation. Les dirigeants de l’Istiqlal souscriront à cette demande, à condition, diront-ils, que les négociations aboutissent au retour de Mohamed V et à la reconnaissance de l’indépendance du pays. Une sorte de consensus historique s’établira alors, qui fera apparaître les négociations d’Aix-les-Bains comme s’étant déroulées dans un cadre réunissant « toutes les parties marocaines », alors qu’en fait elles avaient réuni uniquement l’aile libérale modérée du gouvernement français, et son équivalent au sein de la direction de l’Istiqlal.

Réussite totale du point de vue de la mise en scène dramatique, ces négociations le furent elles également au niveau de l’efficience politique ?

Les militants au sein du Parti et de la Résistance – et avec eux le peuple marocain tout entier – vécurent un à un, en 1955-1956, tous les épisodes de cette mise en scène. Au fur et à mesure que le temps passait, un vaste mouvement de mécontentement commença à gagner peu à peu les rangs de ces organisations. Peu à peu, tous – militants sincères ou moins sincères, adversaires, et mêmes des éléments embrigadés pour brouiller les cartes – se mirent à faire endosser aux négociateurs d’Aix-les-Bains la responsabilité de ce qui advenait ; autrement dit, au Comité exécutif du Parti, qui avait accepté de négocier à partir d’une position de faiblesse, sous des conditions qu’il aurait fallu rejeter, ou qu’il eût été possible de changer pour peu que le Comité se fût allié à la Résistance et au Syndicat.

Comment le Comité réagit-il à ce mécontentement ?

2- Contraintes… au Maroc et en France !

Le Comité exécutif de l’Istiqlal n’ignorait certainement rien du tort que pouvaient causer au Parti ces manœuvres, par lesquelles les Français visaient tout d’abord à limiter la liberté d’action des négociateurs patriotes, d’abord durant pourparlers concernant le retour de Mohamed V, puis lors de ceux devant aboutir à la reconnaissance de l’indépendance du pays. Il n’est en effet que de considérer les choses du point de vue du Comité à cette époque, pour s’apercevoir qu’il se trouvait en butte à des contraintes dues en partie à la situation en France, mais également à celles qui prévalaient au Maroc et à l’intérieur du Parti lui-même.

Le gouvernement français subissait en effet les pressions des colons et autres tenants d’intérêts au Maroc, notamment les extrémistes et certains milieux militaires qui, tous, s’opposaient catégoriquement à l’idée du retour de Mohamed V. Outre le préjudice que cela portait selon eux à « l’honneur de la France », ce retour représentait une victoire du Parti de l’Istiqlal – ennemi juré des colons comme des militaires extrémistes – et équivalait, pour la France, à une trahison à l’égard de ses « amis » qui l’avaient soutenue dans sa guerre contre l’Istiqlal et contre Mohamed V. C’est pourquoi les Français proposeront à la délégation de l’Istiqlal d’accepter le principe de l’indépendance, mais en abandonnant l’idée du retour du roi, jusqu’à ce que le Maroc eût eu le temps de s’organiser intérieurement sur une base constitutionnelle et démocratique, afin que la droite française et les colonialistes les plus endurcis n’y trouvent rien à redire. On proposera ainsi à Mohamed V de vivre en France « dans la liberté et la considération », et d’abandonner l’idée de réintégrer le trône du Maroc. Le roi rejettera l’offre. Le Prince héritier, souffle-on, se serait quant à lui déclaré favorable à cette option.

Au Maroc, deux courants prévalaient. Le leader Allal Fassi, depuis son exil du Caire, estimait pour sa part que le meilleur moyen de contrer les pressions des colons et autres extrémistes français, était encore d’intensifier la lutte armée, d’œuvrer à développer l’Armée de Libération et à renforcer ses capacités, et de resserrer davantage les liens de coordination avec la Révolution algérienne. A l’opposé, de nombreux membres du Comité exécutif à Rabat n’appréciaient pas la lutte armée, qui représentait à leurs yeux un « danger » pour le Parti, c’est à dire pour ses vieux dirigeants. La situation intérieure du Parti menaçait en effet de dégénérer à tout moment en un conflit dévastateur. Les Français, ainsi que leur créature, la fameuse Troisième force, tablaient justement sur cette explosion. Quand le Comité exécutif accepta de prendre part aux négociations d’Aix-les-Bains, elle faillit d’ailleurs bien advenir – opposant ouvertement la direction conservatrice du Parti à la Résistance et au syndicat (l’UMT) – si le Martyr Mahdi n’était intervenu, rétablissant les ponts entre l’aile de la Résistance et du Syndicat, et celle formée par la délégation du Parti aux négociations, délégation que présidait feu Abderrahim Bouabid. Nous aurons l’occasion d’y revenir plus en détail dans le numéro consacré au Martyr.

3- Etape transitoire et gouvernement de coalition

Les négociations d’Aix-les-Bains aboutiront à une formule prévoyant d’abord le retour du roi Mohamed V, puis la formation d’un gouvernement de coalition, constitué par les « parties » ayant été conviées à participer aux négociations, et chargé de débattre avec la France des dispositions de l’indépendance.

Concernant le retour de Mohamed V, il fut convenu qu’il se fera en deux temps : d’abord, la déposition de Mohamed Ben Arafa, que les Français et la Troisième force avaient investi ; ensuite, lanomination d’un Conseil de Conservateurs du Trône, en attendant le retour effectif de Mohamed V, pour former un gouvernement à ses côtés. Les Français nommeront en effet, le 17 octobre 1955, un mois avant le retour du roi, un Conseil de Conservateurs du Trône, dont les membres seront M’barek Bekkay, le Grand vizir al-Moqri, Mohamed S’bihi, pacha de Salé, et le caïd Tahar Ouassou. Ils nommeront également Fatmi Benslimane à la tête du gouvernement. L’Istiqlal s’opposera à la constitution de ce Conseil, car « non conforme à celui proposé à Aix-les-Bains et approuvé par Mohamed V à Antsirabé ». Le Parti refusera également de prendre part au gouvernement Benslimane, et demandera à Bekkay de se retirer du Conseil, ce qu’à son tour il refusera de faire. Le PDI, lui, acceptera le Conseil.

Concernant le gouvernement de coalition, les Français insisteront pour que soit nommé à sa tête M’barek Bekkay – présenté comme une personnalité impartiale – et pour qu’y participent toutes les parties conviées aux négociations d’Aix-les-Bains. Les membres du Comité exécutif de l’Istiqlal se réuniront à la mi-novembre 1955 à Madrid pour déterminer la position du Parti vis-à-vis de ces événements, position qui devait être soumise au « Congrès extraordinaire », convié pour débattre de la question. Seront présents à la réunion de Madrid Allal Fassi, Balafrej, Mohamed Yazidi, Omar Benabdeljalil, Abderrahim Bouabid et Abdelkebir Fassi. Le Martyr Mahdi s’absentera, étant retenu à Rabat par les préparatifs du Congrès.

La réunion de Madrid débouchera sur deux résolutions : 1- Ne faire aucune concession quant à l’indépendance intégrale du pays ; 2- Participer au gouvernement, dans le but de mettre tous les pouvoirs aux mains du roi, pour barrer le chemin à toute immixtion des Français dans les affaires du pays par le biais de leurs amis au sein du gouvernement de coalition, avec à leur tête M’barek Bekkay, le chef du gouvernement. Les participants chargeront Abderrahim Bouabid – qui tenait toutes les ficelles des négociations d’Aix-les-Bains – de présenter cette décision aux Congrès.

4- Un Congrès extraordinaire …

Le « Congrès extraordinaire » du Parti de l’Istiqlal se réunit à Rabat, le 2 décembre 1955. A l’absence massive de personnalités dirigeantes, il apparut qu’au sein même du Parti, certains n’approuvaient pas – ou du moins ne soutenaient pas – ce qui allait être présenté au congrès. Allal Fassi avait préféré rester à Tétouan, tandis que Mohamed Yazidi (alias Bouchaïb, dit la conscience du Parti), était à Tanger, où il était allé se cantonner depuis qu’il savait que l’on avait accepté de prendre part à un gouvernement dont le chef n’était pas un des dirigeants du Parti.

De fait, convaincre le Congrès était la responsabilité du martyr Mahdi et de feu Abderrahim Bouabid. Ce dernier présentera un rapport où figureront deux points essentiels :

- Concernant la décision de participer – aux côtés des autres parties – au gouvernement présidé par Bekkay, feu Bouabid déclarera que l’on devait accepter la présidence de Bekkay, eu égard à la noble position que l’homme avait prise en août 1953. « Cela dit, ajouta-t-il, il est certain que de nombreux dirigeants et membres du Parti n’accepteront cela que de bien mauvais gré. »

- Concernant les compétences de ce gouvernement, Bouabid exposera la position du Parti : ces compétences se limiteront à mener les négociations avec les autorités françaises, en vue de déterminer la nature des relations entre la France et le Maroc indépendant ; autrement dit, mettre fin à toute forme de souveraineté française sur le territoire national. L’organisation des affaires intérieures du pays – y compris la question de la démocratie et celle de la Constitution – reste quant à elle une affaire intérieure, concernant les seuls Marocains, et ne pouvant donc faire l’objet d’aucune négociation. Ainsi, la présidence de ce cabinet n’échoyant pas à l’Istiqlal – des personnalités issues des autres parties étant même pressenties pour y recevoir des portefeuilles importants – les compétences qui lui seront déléguées devront être limitées aux négociations avec la France, négociations dont les ficelles étaient bien évidemment aux mains de l’Istiqlal, et plus précisément de Abderrahim Bouabid. Aucun danger n’était donc à craindre de ce côté-ci, toute décision étant assujettie à l’approbation préalable du Parti. Les autres affaires, dont l’exercice du pouvoir et l’organisation de l’Etat, devaient quant à elles être confiées au roi, le seul véritable garant. Cela signifiait que le pouvoir législatif devait rester aux mains du roi, pour n’être cédé qu’à une instance nationale élue et entièrement souveraine. Les compétences du gouvernement – objet de ce propos – devaient donc se limiter à l’émission de décisions relatives à l’application des textes législatifs émanant du roi, et éventuellement à présenter des propositions de loi.

D’aspect évidemment justificatif, le rapport n’en était pas moins une réussite, au vu des circonstances au sein desquelles il fut présenté, notamment en ce qui concernait le point le plus important aux yeux du Parti : celui du rôle que pouvaient avoir à jouer les autres parties imposées lors des négociations fondatrices d’Aix-les-Bains. Limiter les compétences du gouvernement aux négociations avec la France, revenait en fait à maintenir la décision aux mains du Parti. De même, confier les pouvoirs au roi, c’était « les confier au peuple lui-même, étant donné que les décisions du roi seront toujours bénéfiques pour le peuple », mais également parce que la relation entre le Parti et le roi était, depuis 1943 au moins, une relation d’alliance, renforcée par le pacte secret qui les unit lors de la présentation du Manifeste de l’Indépendance, le 11 janvier 1944.

5- Une erreur d’évaluation…

Mais en procédant à tous ces calculs, le Comité exécutif omettait vraisemblablement une autre éventualité : que les autres parties pouvaient intervenir pour faire changer les relations que le Parti entretenait avec le Palais.

Ces autres parties comptaient en effet dans leurs rangs des éléments ayant appartenu au pouvoir purement nominal que les autorités coloniales avaient laissé aux mains du Sultan. Quand les Français avaient décidé de démettre Mohamed V pour le remplacer par une personne docile de leur choix, les hommes du Makhzen s’étaient retrouvés dans cette alternative : approuver la décision prise par les autorités coloniales – ce que la plupart d’entre eux firent d’ailleurs – ou manifester une opposition allant de la démission à la réprobation passive. C’est ainsi qu’émergeront des personnalités que l’on qualifiera tantôt de patriotes modérés, tantôt d’indépendants. Citons M’barek Bekkay, Fatmi Benslimane, Lahcen Youssi, Rachid Mouline, Ahmed Rhéda Guédira et Ahmed Zeghghari, qui, tous, auront proclamé leur loyauté à Mohamed V, avec qui les uns étaient en contact avant l’exil, les autres n’établissant ces contacts qu’après.

Ce sont donc ceux-là qui apparaîtront en tant que « dirigeants nationaux » de la Troisième force au retour de Mohamed V, quand commenceront les consultations visant à la formation d’un gouvernement de coalition. En acceptant que ces autres parties participent au gouvernement et que des départements importants leurs soient confiés, le Comité exécutif oubliait, ou du moins négligeait-il, la possibilité pour ces parties de s’allier elles-mêmes au Palais, non plus contre les autorités coloniales, mais contre tout pouvoir éventuel de l’Istiqlal lui-même. C’est ainsi qu’elles entameront leur rôle de Troisième force, intervenant entre les forces populaires que l’Istiqlal représentait, et le roi, derrière lequel ce Parti avait mobilisé le peuple, en tant que symbole du patriotisme et de la lutte pour l’indépendance.

Cette éventualité – qui pourtant allait vite se concrétiser – échappa-t-elle donc à la vigilance du Comité exécutif ?

A en croire certains membres du Comité – notamment Mahdi et Abderrahim Bouabid – il s’agissait d’une erreur, non de calcul, mais d’évaluation des éventualités.

Cela transparaît clairement dans l’insistance de ces membres sur l’alliance patriotique entre Mohamed V et le Mouvement national. En acceptant d’ajourner la réforme du système gouvernemental que le Maroc héritait du protectorat, ils exprimaient leur confiance inébranlable en Mohamed V et en les promesses répétées dans ses discours à la rédaction desquels participaient justement des dirigeants du Parti. Mais ce faisant, ils oubliaient qu’un chef d’Etat reste en fin de compte un homme comme les autres, susceptible – quand il est doté de tous les pouvoirs – de succomber à l’influence des proches, partisans et autres nouveaux « pourvoyeurs de conseils », exactement à l’image de ce qui était advenu du Parti de l’Istiqlal lui-même, lorsque les relations familiales étroites avaient retenu ses dirigeants de convier un Congrès national d’où aurait émané une nouvelle direction, plus à même d’exprimer l’évolution que le Parti avait connue depuis 1944. C’est cette tendance des dirigeants de l’Istiqlal à ajourner la démocratie au sein du Parti lui-même, qui rendit concevable et possible son ajournement au niveau de l’Etat et de la société tout entière. Si ces dirigeants sont en droit de faire des reproches à ce propos, c’est donc bien à eux-mêmes qu’ils devraient les adresser…

Nous reviendrons sur l’ajournement de la démocratie dans le volume consacré à ce sujet.

6- Un gouvernement où l’Istiqlal ne se retrouvait pas !

Tant bien que mal, le processus issu des négociations d’Aix-les-Bains allait donc son chemin. Le 7 décembre 1955, cinq jours seulement après la tenue du « Congrès extraordinaire », sera annoncée l’investiture du premier gouvernement du Maroc indépendant, gouvernement dont voici la composition :

Indépendants : six ministres : M’barek Bekkay en tant que président ; Zeghghari, vice-président ; Ahmed Rhéda Guédira, ministre d’Etat (il sera nommé ministre de la Défense à la création de ce département en avril 1956) ; le caïd Lahcen Youssi à l’Intérieur (Driss M’hammedi lui sera adjoint en mai 1956) ; Dr. Abdelamalek Frej à la Santé publique ; Dr. Léon Ben Zakine, Juif marocain, aux PTT, à la création de ce ministère le 26 décembre 1955. Leur sera adjoint Mohamed Rachid Mouline à la Fonction publique, département créé en avril 1956.

PDI : six ministres : Abdelhadi Boutaleb, ministre du Travail ; Mohamed Cherkaoui, ministre d’Etat ; Abdelkader Benjelloun aux Finances ; Thami Ouazzani à l’Industrie et aux Mines ; Mohamed Benbouchaïb à l’Habitat, et Ahmed Bensouda à la Jeunesse et Sports.

Parti de l’Istiqlal : neuf ministres : Abderrahim Bouabid et Driss M’hammedi, ministres chargés des négociations avec le gouvernement français ; Abdelakerim Benjelloun à la Justice ; Mokhtar Soussi aux Habous ; Ahmed Yazidi au Commerce et à l’Industrie ; Mansour Nejjaï à l’Agriculture ; M’hammed Douiri aux Travaux publics, Abdallah Ibrahim à l’Information ; Mohamed Fassi à l’Education nationale. Leur sera adjoint Balafrej en tant que ministre des Affaires étrangères, quand ce département sera créé en avril 1956.

L’Istiqlal se retrouvait ainsi devant un gouvernement où ne se reflétaient ni le poids du Parti dans les milieux populaires, ni la compétence de ses cadres, ni les luttes menées, ni les sacrifices consentis, ni la confiance sans limite en la personne de Mohamed V. Pis encore, les ministres du Parti étaient eux-mêmes loin d’en représenter les forces constituantes. Il n’y avait parmi eux nul individu en qui la Résistance ou les Syndicats eussent pu se reconnaître. Abdallah Ibrahim avait, certes, des liens dans les milieux de la Résistance et des Syndicats ; mais le poste de Secrétaire d’Etat aux Informations qui lui avait échu était sans doute en-deçà même de la position de l’homme en tant qu’intellectuel militant du Parti à Marrakech et dans le sud du pays. Par-dessus tout, évidemment, le chef du gouvernement n’était pas de l’Istiqlal ; c’est le colonel Bekkay qui, le 2 mars 1956, ratifiera pour le Maroc le document proclamant l’indépendance du pays.

Cette formation gouvernementale n’avait donc rien pour atténuer l’ampleur de la crise interne qui sévissait au sein de l’Istiqlal, crise dont les symptômes perçaient dans les déclarations – divergentes, contradictoires, voire franchement opposées – qui émanaient des dirigeants du Parti, notamment celles de Allal Fassi, destinées à exercer des pressions, tantôt sur les Français, tantôt sur le Comité exécutif lui-même. Il en résultait une grande confusion dans les rangs du Parti.

 

7- Appel au démantèlement des partis politiques

Six mois seulement après la formation de ce gouvernement, une crise devait éclater entre les ministres du Parti et ceux issus de la Troisième force. Il y eut d’abord des heurts entre les branches locales du Parti et les représentants du ministère de l’Intérieur, issus pour la plupart de l’époque colonialiste. Les activités du Parti faisant alors l’objet d’entraves dans certaines régions du pays, sa presse commença à critiquer les agissements des services de l’Intérieur. La crise amorcera un tournant alarmant lorsque le caïd Lahcen Youssi prendra lui-même part à la lutte, apparaissant alors comme le leader d’un courant tribal opposé à l’Istiqlal. En tant que ministre de l’Intérieur, il fera une tournée dans certaines provinces, où il prendra la parole devant des rassemblements populaires, attaquant ouvertement le Parti. Abdallah Ibrahim, ministre de l’Information, protestera contre ces attaques qui portaient atteinte à la solidarité des membres du gouvernement. Des événements survenant à Marrakech détermineront la démission de Youssi, qui sera alors remplacé par Driss M’hammedi, élément de l’Istiqlal. Youssi n’en mettra cependant pas un terme à sa campagne contre le Parti. Le 27 juin 1956, il déclarera à al-Raï al-Am, organe du PDI, que « la seule manière d’unifier le Maroc est de démanteler tous les partis politiques, pour s’unir tous derrière Sa Majesté Mohamed V. » Réunissant, en août de la même année, un grand nombre de chefs tribaux du Moyen-Atlas, Youssi se lancera dans une violente diatribe contre l’Istiqlal, faisant appel à tous pour s’unir derrière le roi. Il aurait – rapporte-t-on – dit dans l’un de ses discours : « Ces partis semblent oublier que le peuple marocain est en majorité rural, que ce sont les ruraux qui firent la gloire du Maroc, qu’il n’est nullement de l’intérêt du peuple que toutes les responsabilités politiques, sociales et économiques, soient confiées à des gens qui ne font aucun cas des tribus et des populations rurales. »

Il récidivera en septembre, à Béni Mellal et à la Kasbah de Tadla. Mais là, la police découvrira un complot fomenté à l’initiative de fonctionnaires français, convaincus de propagande contre l’Istiqlal. La relation de Youssi avec les officiers français au Maroc sera établie lors du procès de Addi Oubihi, comme nous le verrons plus loin.

8- Revendiquer un gouvernement homogène

Il apparut alors clairement que Bekkay – à qui les membres du Comité exécutif étaient si reconnaissants de la « noble position » prise en août 1953 – ne leur rendait ni confiance ni bons sentiments. Plus encore, il prit carrément le parti de Youssi, devenant du coup lui-même un leader de la Troisième force, dont le souci premier était désormais de créer un schisme entre Mohamed V et le Parti de l’Istiqlal. Il fallait donc s’attendre à des réactions politiques de la part des dirigeants et instances de ce dernier, réactions dont on peut citer :

- La revendication – exprimée par la Jeunesse istiqlalienne, dans son premier Congrès, réuni à Fès en mars de la même année 1956 – d’un gouvernement homogène, entendre : un gouvernement dont le chef, ainsi que la plupart des membres, seraient issus du même Parti ;

- Le retour définitif de Allal Fassi au Maroc (juillet 1956), et la nomination d’un Comité politique de quarante membres, représentant les courants progressiste et conservateur au sein du Parti ;

- Enfin, et pour développer une vision représentative de l’intégralité des ailes et forces composant le Parti, sera décidée la tenue – lors de la fête commémorative de la Révolution du Roi et du Peuple (20 août) – des Conseils nationaux du Parti, de la Résistance et du Syndicat. Une commission sera formée pour la rédaction des textes préliminaires des décisions des trois Conseils.

Le Conseil national de la Résistance et de l’Armée de Libération se réunira le 16 août 1956. Celui de l’UMT aura lieu les 17 et 18 du même mois, et celui du parti de l’Istiqlal les 19 et 20.

Ce dernier, ouvrant ses travaux, le 19 août, par un discours de Allal Fassi sur les données conjoncturelles, s’achèvera par la reconduction du Comité exécutif. Le Conseil requerra de ce dernier de mettre fin à la participation des ministres du Parti au gouvernement de coalition, et d’œuvrer auprès de Sa Majesté le Roi à la constitution d’un gouvernement homogène, capable de mettre en application le programme d’urgence du Parti. Il en appellera également au Comité exécutif pour ne permettre à aucun membre du Parti de participer à un gouvernement qui serait incapable d’entreprendre la réalisation du programme du Parti, tel qu’approuvé par le Conseil national, qui avait appelé à constituer un gouvernement homogène, et à procéder à des élections locales et régionales, en vue de l’institution d’une Assemblée nationale, chargée d’établir une constitution pour une monarchie constitutionnelle.

Le Conseil national de la Résistance et de l’Armée de Libération publiera, quant à lui, un communiqué où il appellera à l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, en conformité avec les principes de l’islam, et dans le respect des droits de l’Homme, tels que définis par la Convention internationale relative à ces droits ; à assainir l’administration en la débarrassant des « seigneurs féodaux et autres traîtres » ; à la marocaniser et à l’arabiser, et à œuvrer à ce que « l’appareil administratif actuel – sclérosé et inutilement dispendieux – se transforme en une administration souple, à même d’appliquer avec loyauté et enthousiasme une politique de relèvement économique et de développement social. » Le communiqué appellera également à « définir une politique claire de l’Etat, concernant l’Armée nationale, afin que cette armée devienne un outil efficace, capable d’assurer la défense du pays, un dépositaire de l’esprit patriotique, et une école de vertu au sein de la nation, sous la direction d’officiers loyaux et compétents. » Il soulignera par ailleurs la nécessité de « mettre un terme aux complots fomentés par les éléments destructeurs, qui avaient considérablement nui à la nation par le passé, et qui, forts de la position politique et sociale qui est la leur au sein du Maroc indépendant, représentent toujours un danger pour les intérêts suprêmes du pays, et une entrave à la libération du peuple. » Pour qu’il soit possible d’atteindre ces objectifs, ajoute le communiqué, « le Conseil national estime nécessaire la formation d’un gouvernement national qui soit à même d’y œuvrer : un gouvernement homogène, solidaire et responsable, qui procède d’un programme clair et défini, établi sous forme de plans à terme, afin de mobiliser l’enthousiasme populaire et de mettre en oeuvre toutes les forces vives du pays, pour élever le Maroc au rang des nations développées et prospères. »

Lorsque – conformément aux décisions adoptées par le Conseil national du Parti – les ministres issus de l’Istiqlal eurent quitté le gouvernement, s’amorça une crise politique, qui advint dans des circonstances marquées par la campagne menée, pour le compte de la Troisième force, par Lahcen Youssi, comme nous venons de le voir. En réaction à cette campagne empreinte d’une forte teinte tribale, Allal Fassi entreprendra une tournée qui le mènera aux mêmes centres de l’Atlas visités auparavant par Youssi. Dans les discours qu’il y donnera, le leader istiqlali insistera sur l’analyse historique des origines communes des groupes ethniques amazigh et arabe du Maroc. C’est en se rendant, durant cette tournée, à Boulmane, qu’il fera l’objet d’une tentative d’assassinat (Dans al-Alam du 25 septembre 1956, on pourra lire que 34 coups de feu avaient transpercé la voiture du leader, mais que, indemne, il avait pu poursuivre sa route pour donner le discours attendu à Boulmane). La crise gouvernementale s’en trouvera aggravée, mettant le roi devant la pénible alternative consistant à devoir choisir entre l’Istiqlal et les autres. Un événement interviendra cependant, qui fera de l’unité autour du roi une nécessité conjoncturelle, et rendra possible la constitution du second gouvernement Bekkay.

En voici l’histoire.

9- Un second gouvernement non homogène

Les différentes factions de la révolution en Algérie s’étant réunies en congrès au Caire, en octobre 1956, pour proclamer la fondation du Front de Libération Nationale algérien, quatre des dirigeants du Front – Ahmed Benbella, Mohamed Khaïder, Mohamed Boudiaf et Houcine Aït Ahmed, accompagnés de Mustapha Achraf, auteur et romancier algérien – vinrent au Maroc mettre les responsables locaux au fait des décisions adoptées par le Congrès ; puis, dans le même but, ils se rendirent, le 22 octobre, en Tunisie, à bord d’un avion marocain. Mais, intercepté en vol par des chasseurs français, l’avion fut forcé à atterrir à Alger.

S’ensuivront au Maroc de violentes manifestations, dont notamment celle qui eut lieu à Meknès, et qui devait dégénérer en de sanglants événements. En protestation contre cet acte de piraterie aérienne qui constituait une franche atteinte à la souveraineté marocaine, l’ambassadeur du Maroc à Paris, feu Abderrahim Bouabid, sera rappelé à Rabat. On décidera également de procéder d’urgence à la formation d’un nouveau cabinet (25 octobre) dont la présidence sera à nouveau confiée à Bekkay.

On était loin du gouvernement homogène que revendiquait le Conseil national du Parti de l’Istiqlal. A l’exception de quelques acquis supplémentaires accordés au Parti, le second gouvernement Bekkay était une reproduction, pratiquement conforme, du premier. Les personnalités nommées étaient certes plus importantes : Balafrej aux Affaires étrangères, Bouabid à l’Economie nationale, Abdelkerim Benjelloun à la Justice, Driss M’hammedi à l’Intérieur, Omar Benabdeljalil à l’Agriculture, M’hammed Douiri aux Travaux publics, Abdallah Ibrahim au Travail et aux Affaires sociales, Mohamed Fassi à l’Education nationale, et Mokhtar Soussi comme membre d’une institution nommée Conseil de la Couronne, au même titre que Mohamed Belarbi Alaoui et Lahcen Youssi. Mais le Parti conservait le même nombre de portefeuilles, ce qui permet de dire qu’en général, le second gouvernement Bekkay, comparativement au premier, n’apportait rien de neuf. Il est vrai que quelques départements seront adjoints à ceux confiés aux ministres de l’Istiqlal. Les Finances, l’Industrie, la Marine et les Mines seront ainsi annexés au département de l’Economie nationale, confié à Bouabid, tandis que celui de la Jeunesse et des Sports le sera à l’Education nationale de Mohamed Fassi, et l’Urbanisation et l’Habitat, aux Travaux publics de Douiri. Les Indépendants hériteront, eux, de deux portefeuilles supplémentaires. Les deux partis ne devront toutefois ces nouveaux acquis qu’au refus du PDI de prendre part à un gouvernement où lui étaient confiés des postes jugés, par ses dirigeants, inadéquats avec sa force représentative véritable. Les postes étant restés vacants, ils furent distribués aux deux autres parties en présence.

En sus de ces acquis partiels au niveau du gouvernement, le Parti en réalisera d’autres, tout aussi partiels, au niveau du Conseil national consultatif, dont la présidence sera confiée au martyr Mahdi. Le roi proclamera, en effet, en novembre 1956, la création d’un Conseil consultatif, celui-là même qui avait été présenté, lors du Congrès extraordinaire du Parti de l’Istiqlal (7 décembre 1955), comme étant un des « acquis » proposés en échange de l’acceptation par le Parti de participer à un gouvernement non présidé par un de ses dirigeants. Décidée et prévue pour la phase transitoire, cette fondation, qui aurait dû avoir lieu sous le premier gouvernement, avait ainsi été ajournée pour servir encore une fois de monnaie d’échange pour amener le Parti à accepter d’être reconduit dans un gouvernement pratiquement similaire au premier. Cela se traduisait par l’octroi, aux différentes ailes du Parti, de la majorité des sièges de ce Conseil, dont voici la distribution : dix sièges à l’Istiqlal – en tant que Parti – ; six au PDI ; six aux Indépendants ; dix à l’UMT ; neuf aux artisans et commerçants ; dix-huit aux agriculteurs ; dix-sept aux uléma, aux médecins, aux ingénieurs et à la jeunesse ; enfin, quatre sièges échoyaient aux Juifs marocains. Le martyr Mahdi sera élu président du Conseil.

10- L’insurrection de Addi Oubihi

Le 18 janvier 1957, quelques semaines seulement après la formation du nouveau gouvernement, éclatait l’insurrection que Addi Oubihi, gouverneur du Tafilalet, conduisit au nom de la lutte contre la dictature du Parti de l’Istiqlal. Caïd sous l’occupation, l’homme avait, lors de la déposition de Mohamed V en 1953, présenté sa démission, adoptant ainsi une position jugé patriotique, ce qui lui valut une assignation à domicile durant l’occupation, et le poste de gouverneur du Tafilalet à l’avènement de l’indépendance. Elément de la Troisième force alors émergeante, il avait à ce titre pris part aux négociations d’Aix-les-Bains, comme nationaliste modéré.

L’insurrection ne fera pas long feu. Cerné et assiégé populairement et militairement, le rebelle sera vite pris et déféré devant le juge d’instruction avant même la fin du mois. L’enquête établira la responsabilité de l’ex-ministre de l’Intérieur, Lahcen Youssi. Convaincu de complicité avec Addi Oubihi et de complot avec les officiers français en vue d’obtenir des armes, et congédié de son poste de membre du Conseil de la Couronne, Youssi se cantonnera dans les montagnes de l’Atlas avant de passer en Espagne par Melilla. L’enquête établira également que l’Espagne trempait dans le complot, et qu’elle avait pourvu d’armes les meneurs de l’insurrection. Pour feu Abderrahim Bouabid, ces événements prouvaient que la main de l’Etranger s’obstinait à s’immiscer dans les affaires du pays. Ces complots rappelaient en effet ceux qui, depuis 1905 déjà, avaient rendue possible l’occupation du Maroc par les forces étrangères.

En janvier 1959, le jugement sera rendu. Condamné à mort avec quelques uns de ses complices, Addi Oubihi sera admis au CHU Ibn Sina de Rabat, où il finira par mourir. Youssi, lui, rentrera au pays en 1962, se présentant comme le vrai leader du Mouvement populaire, place que Aherdane, disait-il, lui avait ravie.

11- Mouvement populaire et « Libres Indépendants »

Quand il proclama, en octobre 1957, la fondation du Mouvement populaire, Mahjoubi Aherdane était gouverneur de Rabat. Accusé de fondation illégale d’un parti politique, il sera révoqué de son poste ; le Mouvement, ressenti comme un prolongement de celui de Youssi, restera quand à lui gelé jusqu’au printemps 1958.

C’est à peu près à la même époque que les Libres Indépendants feront leur apparition, sous forme de club politique, présidé par Ahmed Rédha Guédira et Rachid Mouline – jeune fonctionnaire du Makhzen sous l’occupation, qui avait pris position contre la déposition de Mohamed V. Ce club politique, lié au Palais, prendra cependant une position pour le moins non patriotique, en se prononçant – lors de la visite que le roi Mohamed V fit aux Etat Unis d’Amérique – en faveur du maintien des bases militaires américaines au Maroc, quand l’avenir de ces bases était même un des sujets motivant cette visite.

Avec l’apparition des Libres Indépendants de Guédira, la lutte contre l’Istiqlal prendra une autre forme, s’inscrivant désormais dans la « défense des Libertés publiques ». L’Istiqlal se verra ainsi accusé d’exercer une dictature par le biais des appareils de l’Intérieur (département de M’hammedi), et de la police (Laghzaoui), et ce, alors que le Parti se plaignait justement des exactions de ces deux mêmes appareils. Lors d’une réunion des inspecteurs du Parti, Abdallah Ibrahim fera une déclaration – reprise par l’organe francophone du Parti dans son édition du 11 janvier 1958 – où il dira que « nul ne saurait imaginer meilleur système policier que celui en place dans le pays, pour effriter et démanteler les partis politiques. »

Trois mois seulement après cette déclaration, naîtra le Front de Défense des Libertés Démocratiques, avec la participation des Libres Indépendants (Guédira et Mouline, tous deux ministres), du Mouvement populaire (Aherdane et Khatib), ainsi que de Mekki Naciri. Le 15 avril 1958, une délégation du Front présente au chef du gouvernement, M’barek Bekkay, une pétition critiquant sévèrement le Parti de l’Istiqlal. Bekkay fera publier un communiqué de la Primature, donnant son aval à la substance de la pétition.

Les neuf ministres de l’Istiqlal réagiront en présentant collectivement leur démission. Les 17 et 19 avril, le Comité politique du Parti tiendra des réunions à l’issue desquelles un communiqué sera publié. Rappelant la cause directe de la démission – savoir l’inadmissible solidarité du chef du gouvernement avec les auteurs de la pétition – le communiqué précise que le Parti est disposé à assumer ses responsabilités pour entreprendre et conduire la réalisation d’un programme national visant à fonder une monarchie constitutionnelle, et à procéder à des élections communales, suivies de « l’institution d’une Assemblée nationale représentative, jouissant de pouvoirs constitutionnels définis par Sa Majesté le Roi, dépositaire et gardien de la souveraineté nationale. Le Comité espère que l’Assemblée pourra se réunir à l’issue des élections communales. »

12- Le gouvernement Balafrej et la crise du Parti

A la démission des ministres de l’Istiqlal du second cabinet Bekkay, éclatera une crise gouvernementale qui aboutira à la nomination, le 12 mai, de Ahmed Balafrej, Secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, comme Premier ministre et ministre des Affaires étrangères. Voici la composition de ce gouvernement : Abderrahim Bouabid à l’Economie ; Abdelkerim Benjelloun à la Justice ; Messaoud Chiguer à l’Intérieur (il occupait le poste de Directeur du Cabinet royal) ; Ahmed Yazidi à la Défense ; Douiri à l’Habitat et à l’Urbanisme ; Omar Benabdeljalil à l’Education et à la Jeunesse et Sports ; Abdelmalek Frej à la Santé ; Bachir Belabbas au Travail et aux Affaires sociales ; enfin, Mohamed Aouad (Chef du Cabinet royal) aux PTT.

Ce n’était pas, là non plus, le gouvernement homogène que voulait le Parti. Mahdi Ben Barka le déclarera sans détour dans un article publié par le journal al-Istiqlal et repris par al-Alam, où l’on pourra lire que « le nouveau gouvernement n’est pas homogène », que « trois des ministres qui y participent – l’Intérieur, la Santé et les PTT – ne jouissent pas du soutien du Parti », sans oublier que « nul, parmi les membres du gouvernement, ne peut être considéré comme représentant l’aile de la Résistance ou des Syndicats. »

Ainsi, et dès sa formation, le gouvernement Balafrej sera ressenti comme étant celui du Palais et de l’aile conservatrice au sein de l’Istiqlal. La présence presque incongrue de Abderrahim Bouabid au sein de ce gouvernement n’était due qu’au fait qu’il détenait le dossier de l’Economie et des négociations alors en cours avec la France à ce sujet.

Lorsque Balafrej dévoilera son programme, il se heurtera à l’opposition de Bouabid, de Mahdi et de Ibrahim. Le mécontentement des représentants de la Résistance et des Syndicats au sein du Comité politique sera quant à lui tel qu’ils boycotteront le Comité, le rendant pour ainsi dire pratiquement paralysé.

Pour essayer de résoudre le problème interne du Parti, une commission sera formée, en septembre 1958, avec la mission de préparer la tenue d’un Congrès national du Parti, annoncé pour le 11 janvier 1959. La commission – formée de Mohamed Abderrazzak pour l’UMT, Mohamed Mansour pour la Résistance, et Mohamed Bennani et Kacem Zahiri pour le Comité exécutif – échouera, à cause de l’obstination du Comité à user de son droit de nommer une centaine de congressistes « qu’il ne sied pas d’astreindre aux élections des branches locales du Parti ». Abdallah Ibrahim réagira en publiant dans al-Istiqlal une critique acerbe des « bourgeois profiteurs et arrivistes ». L’article vaudra une suspension au journal, que Boucetta et Douiri essayeront, sans succès, de reprendre à leur propre compte. Il reparaîtra, mais sous la direction de Mohamed Yazidi, en remplacement de Mahdi qui en avait été, une année durant – depuis l’été 1957 – le Directeur politique. Entre-temps, l’UMT avait entamé une série de grèves contre le gouvernement Balafrej. La démission de Mahdi du Comité exécutif, suivie de celle de Bouabid du sein du gouvernement (novembre 1959) précipiteront la chute de ce dernier. Au début du mois de décembre, sera annoncé le projet d’un gouvernement présidé par Allal Fassi, projet qui ne tardera pas à être avorté de l’intérieur même comme de l’extérieur du Parti.

Parallèlement à cette crise qui sévissait au sein du Parti de l’Istiqlal, une autre crise, nationale celle-ci, s’annonçait, consécutive elle aussi à la campagne menée contre le même Parti.

Un complot français avait en effet été tramé, à l’est du pays, contre l’activité de l’Armée de Libération. A la tête de la machination au Maroc, Driss Benbachir Rifi. La cour de Justice pour les crimes commis contre la sécurité de l’Etat, le condamnera à mort par contumace, en compagnie de deux officiers français et de leur traducteur. Les quatre étant en France au moment où le jugement est prononcé, il en résultera un embarras diplomatique pour les deux gouvernements. Le jugement finira par être révoqué.

D’autres incidents auront lieu lorsque les dirigeants du Mouvement populaire se proposeront de déplacer la dépouille mortelle de Abbas Lamsaadi dans un monument commémoratif érigé à cet effet dans les monts de Gzennaya. Aherdane et Khatib étant arrêtés, des insurrections éclateront ; des bandes armées feront leur apparition, dont essentiellement deux, dirigées, l’une par Ben Miloudi près de Oualmès, l’autre, par Mouha Ouhammou dans la région de Tahla. L’Armée royale, expédiée sur place, mettra rapidement fin aux activités du premier. Le second lui donnera par contre du fil à retordre : la rébellion de Tahla ne s’éteindra qu’en 1959. Des rumeurs – confirmées plus tard – circulaient, selon lesquelles l’Espagne intervenait dans ces événements, notamment dans les régions de Hoceima, Nador et Taza. Une attaque à la bombe sera par ailleurs perpétrée contre un rassemblement organisée à l’occasion de la fête du Trône, tuant et blessant une cinquantaine de personnes. D’autres actes de violence auront lieu à cette même occasion, à Hoceima et Nador.

Une Commission royale sera créée, sous la présidence de Abderrahmane Anjay, pour mener l’enquête au sujet des plaintes, qui mettaient en cause les agents de l’administration et de l’autorité : caïds, cheikhs, etc. Pour sortir de cette crise – qui se conjuguait à celle sévissant déjà au sein de l’Istiqlal, menaçant de paralysie le gouvernement Balafrej – des contacts directs et indirects seront établis entre le roi d’une part, l’aile de la Résistance, Mahdi et l’UMT d’une autre, afin d’œuvrer à la sauvegarde du pays. Ils aboutiront à la nomination, le 24 décembre 1958, d’un nouveau cabinet, dont le président, Abdallah Ibrahim, obtenait également le portefeuille des Affaires étrangères. Abderrahim Bouabid sera nommé vice-Premier ministre et ministre de l’Economie nationale, Maati Bouabid au Travail et aux Affaires sociales, et Thami Ammar à l’Agriculture. Les autres ministres, eux, n’étaient pas issus de cette faction de l’Istiqlal.

13- Rôle de la France dans ces événements

A l’investiture du gouvernement Ibrahim, les insurrections et rébellions visant à nuire à l’Istiqlal n’avaient plus de secret pour personne. Il apparaissait clairement que ces complots n’étaient pas sans liens avec l’immixtion des puissances étrangères – notamment la France – dans les affaires intérieures du pays.

Mais pour mieux saisir ces données, il faut se représenter que les forces françaises étaient toujours présentes en maints endroits du territoire marocain, et que les éléments de la révolution algérienne – qui avait éclaté le 1er novembre 1954 – trouvaient dans le Maroc indépendant, surtout dans les zones orientales du pays, ainsi qu’en Tunisie, un excellent arrière-camp pour l’entraînement, le repos et l’approvisionnement. Par ailleurs, les français n’ignoraient pas que les nationalistes marocains, notamment la Résistance, l’Armée de Libération, ainsi que de nombreux membres du Comité exécutif – sans parler de l’opinion publique nationale – se liguaient tous pour exhorter le Pouvoir à soutenir la cause algérienne, considérée comme une cause nationale, étant donné que l’indépendance du Maroc restait menacée tant que celle de l’Algérie n’était pas recouvrée.

A cela s’ajoutait la revendication marocaine – exprimée notamment par Allal Fassi – relative aux territoires annexés par la France à sa colonie algérienne. C’était, entre autres, le cas de Tindouf – zone où le drapeau national flottait encore cinq ans seulement avant la proclamation de l’indépendance – de Bechar, de Qenadsa et de tant d’autres régions.

De plus, le Maroc revendiquait – officiellement, cette fois-ci – le territoire mauritanien, où la France projetait de se créer un Etat vassal. Le parti mauritanien al-Nahda – dont le leader, Hormat oueld Babana (oncle de feu Mohamed Bahi) vivait au Maroc en réfugié politique – luttait pour faire recouvrer au territoire mauritanien son unité avec le Maroc, tandis que le Parti de Mokhtar oueld Dada – député parlementaire français, représentant la Mauritanie, alors département de la République – revendiquait l’indépendance.

Enfin, le Maroc faisait valoir ses droits sur les territoires encore occupés par l’Espagne au sud du pays, tels Tan-Tan, Sidi Ifni, Saqia El Hamra et Rio de Oro.

Le héraut de toutes ces revendications n’étant autre qu’un certain Parti de l’Istiqlal, notamment son leader, Allal Fassi, il apparaissait nettement, d’une part, que la bataille pour l’indépendance du Maroc n’était toujours pas finie, et d’autre part, que la France et l’Espagne considéraient à juste titre qu’au Maroc, l’Istiqlal était l’ennemi à abattre.

Voilà pourquoi les deux puissances se feront aider, dans leur campagne contre l’Istiqlal, de quelques éléments de la Troisième force, dont certains seront d’ailleurs convaincus, lors de procès ultérieurs, de complicité avec des officiers français et espagnols en place dans les bases militaires que les deux pays conservaient encore au Maroc. Certains éléments français iront même jusqu’à essayer de mettre le Palais en garde contre le Parti, évoquant à ce titre le sort qu’avaient connu la monarchie égyptienne et le régime des Beys en Tunisie. Les Français qui – à partir de la France comme de l’intérieur même du Maroc – conduiront cette campagne, trouveront auprès de Marocains libéraux, et à leur tête Ahmed Rédha Guédira, comme auprès de certains hommes du Makhzen, une aide précieuse et un excellent moyen d’exercer leur influence sur le Palais, notamment sur le Prince héritier. Les manœuvres visant à mater le Parti et à lutter contre la « dictature » de ses dirigeants, s’exécuteront désormais sous le couvert du Palais, et plus précisément du Prince héritier, au point que ce dernier finira par se sentir pris dans une véritable cage, comme il le confiera lui-même plus tard à des leaders de l’UNFP. Les choses empireront lorsqu’on réussit à lui faire croire que l’Institution monarchique était elle-même menacée du fait du mauvais usage que l’Istiqlal faisait de la bonté et de l’esprit patriotique de Sa Majesté le Roi Mohamed V, et que, parmi les dirigeants du Parti, certains aspiraient à lui succéder au pouvoir. Le portrait de Bourguiba – qui avait déposé le Bey de Tunisie et proclamé la République – était à ce propos volontiers prêté à Allal Fassi.

14- Allal Fassi et la crise interne

Avec la franche hostilité déclarée par le Comité exécutif à l’égard du gouvernement Ibrahim dès l’investiture de ce dernier, la crise allait culminer. Allal Fassi et Abderrahim Bouabid entreprendront une ultime tentative visant à éviter le pire. Elle échouera, du fait du refus opposé par Allal à la restructuration du Comité exécutif. Je me souviens qu’étant à l’époque en relation particulière avec deux personnalités appartenant chacune à l’un des deux camps adverses, je demandai à l’une et à l’autre pourquoi le leader Allal ne pesait pas de tout son poids pour venir à bout du problème. « Le jour, me répondit le partisan de l’aile gauche, Si Allal se montre convaincu de notre point de vue. Mais dès que nous nous quittons le soir, il vire de 180 degrés. Le lendemain, en nous retrouvant, il est aussi moins convaincu qu’il l’avait été la veille au matin ! » Le « conservateur », lui, se montrera encore moins conciliant : « Il me déplaît, me dit-il, de voir Si Allal prêter parfois l’oreille aux saligauds (entendre les Résistants) et aux communistes, tels Mahdi et Bouabid. » Je me rappelle encore que cette seconde personnalité avait essayé de me dissuader de lire L’Autocritique de Allal Fassi, sous prétexte que le leader, étant au Gabon au moment où il rédigea son ouvrage, devait nécessairement être influencé par les conditions dans lesquelles il vivait alors, ce qui impliquait, poursuivait-il, que son écrit ne représentait pas l’opinion de l’Istiqlal. Il est vrai que l’ouvrage n’était pas particulièrement apprécié dans les milieux du Parti. Son auteur, certain qu’il n’allait pas plaire à ses vieux amis, prend d’ailleurs soin de préciser, dans son introduction, qu’il y parle en son propre nom, non en celui du Parti.

15- Fouilles dans l’inconscient politique

Confier la formation du gouvernement à l’aile de la Résistance, à l’UMT et à l’aile progressiste – celle de Mahdi – au sein de l’Istiqlal, fut une opération dictée par la nécessité de sauver le pays de l’anarchie qui le menaçait ; le sauver, non d’un infarctus, mais tout simplement d’une guerre civile. En faisant appel – dans leurs multiples tentatives visant à mater leur ennemi – aux pulsions tribales, et en excitant le sentiment de solidarité entre « populations rurales », les adversaires de l’Istiqlal n’allaient pas tarder, quand la France et l’Espagne se seront mises de la partie, à perdre le contrôle des ficelles qu’ils croyaient jusque-là tenir. C’était, à proprement parler, un retour de manivelle, un véritable ressac, que seules pouvaient endiguer les Forces armées royales. Sous la direction du Prince héritier, celles-ci interviendront, réprimant les rébellions dans le sang. Les médiateurs de naguère, qui auront prêté leurs services pour tenir les ficelles, rejoindront quant à eux le bercail, assoupis par l’ombre douillette des belles promesses.

Leurs dossiers seront conservés à toutes fins utiles.

Avant de clore la narration de ces événements et luttes politiques – où il aura été fait usage de moyens non politiques – il sied de fouiller quelque peu dans l’inconscient dont procédaient les leaders de l’opposition mobilisés pour mater l’Istiqlal. Abstraction faite des mains – nationales ou étrangères – qui tiraient les ficelles, l’examen de l’inconscient politique sous-jacent conduit en effet à relever un autre aspect des luttes que connut le pays durant les premières années de l’indépendance.

Jusqu’aux années 1940, la lutte des classes sociales au Maroc était menée au nom de catégories relevant de l’espace tribal et ethnique restreint. L’élite commerciale, culturelle et politique, et donc la classe aisée, était issue des villes pouvant se targuer d’un actif dans les domaines du commerce et du service de l’Etat, telle notamment Fès. Quand, suite à l’occupation de la France par les forces nazies, de grands capitaux français furent transférés au Maroc, Casablanca émergea comme principal pôle d’attraction pour les investisseurs. Façade resplendissante des bienfaits de cet afflux, Derb Omar allait devenir un florissant centre de commerce du gros, où s’aligneront fièrement les riches dépôts, tenus par des familles fassies rompues à l’art du négoce. Comme ces riches marchands étaient pour la plupart membres – ou pour le moins sympathisants et pourvoyeurs de fonds – de l’Istiqlal, une sorte d’élite financière se constitua, jouissant d’influence auprès des centres de décision au sein de la direction du Parti, et, de là, dans certains secteurs de l’Etat, dont notamment celui des finances.

L’auteur de ces lignes se rappelle aujourd’hui encore qu’il avait lui-même pu mesurer combien le feu de la lutte qui scindait le Parti s’alimentait, pour une grande part, de cette réalité. C’était à Casablanca, durant les années 1952-1954. Membre de la jeunesse du Parti, il apportait son concours en se chargeant de transporter les numéros du bulletin du Parti depuis l’imprimerie al-Atlas, sise à Derb Omar, vers un centre de redistribution de Derb Sultan, situé non loin du Théâtre royal, rue Aït Afelmane. Cette réalité, que l’on évoquait sans euphémisme aucun dans certaines branches locales (telle la 11e Section, où notre ami avait l’habitude de se rendre), se retrouvait parmi les gens du peuple, et transparaissait dans les rumeurs prêtées à Radio médina. Classer les gens selon qu’ils appartenaient au clan de Derb Omar ou à celui, beaucoup moins flatteur, des paysans, était, pour ainsi dire, une constante de la pensée collective. Concurrents historiques des Gens de Fès dans le domaine culturel – Mokhtar Soussi le soulignera dans certains de ses ouvrages – et souvent présentés à la tête du clan opposé au leur, les Gens du Souss, relevant le défi commercial et économique, se lanceront pour leur part, avec le dynamisme et la persévérance dont ils ont le secret, dans une concurrence pacifique et constructive. Il faut dire qu’ils figuraient parmi les pionniers du Mouvement national et de la Résistance, qu’ils constituaient même le plus gros des bases populaires de l’Istiqlal, bases qui devaient pratiquement toutes intégrer les rangs de l’UNFP à l’issue de l’Intifada du 25 janvier.

Les habitants des montagnes, notamment ceux de l’Atlas, eurent quant à eux à souffrir plus que d’autres des sièges militaires imposés par l’occupant français. La lutte armée s’étant maintenue dans ces zones jusque vers le milieu des années 1930, les autorités de l’occupation avaient fini par leur imposer en représailles un embargo qui les mit pratiquement à l’écart de tout ce qui advenait dans les villes. Cela n’exclut évidemment pas qu’il y eût parmi eux des membres du Mouvement national, et plus précisément du Parti de l’Istiqlal, dont beaucoup se chargèrent, sous l’égide du Parti, de propager la pensée patriotique dans leurs régions respectives. Mais il est également vrai que, dans l’Atlas et le Rif, l’Istiqlal était, du temps du protectorat, nettement moins influent qu’il ne l’était dans les plaines, et même dans le sud du pays. Quand, le Maroc redevenu indépendant, les montagnards descendront enfin de leurs contrées isolées, ils se heurteront dans les villes à une élite locale lettrée, bien évidemment citadine, rappelant ces agents d’autorité qui, nommés par le nouvel Etat au lendemain de l’indépendance, les avaient surpris dans leurs montagnes. Le ressentiment qui devait fatalement en résulter se manifestera sous la forme d’une poussée de chauvinisme et de xénophobie, qui prendra pour cible un certain Parti de l’Istiqlal, dont se réclamait cette élite qui monopolisait « injustement » des secteurs vitaux tels le commerce, la politique et même la culture. C’est ce même élan que Lahcen Youssi essayera de mettre à profit en clamant – lors des meetings de l’Atlas que nous évoquions plus haut – que les citadins accaparaient le pays, quand c’est aux paysans que celui-ci revenait.

Le rappel de ces données habituellement passées sous silence est, nous paraît-t-il, nécessaire pour comprendre l’évolution intervenue à la nomination de Abdallah Ibrahim – enfant du sud, non de Fès ni de Rabat – à la tête du gouvernement. En voyant les dirigeants traditionnels au sein de l’Istiqlal se mobiliser pour se liguer contre le gouvernement Ibrahim, on se rendit compte qu’un changement était advenu. L’équation selon laquelle l’ennemi de mon ennemi est mon ami, devint le principe directeur des positions adoptées par les forces opposées à l’Istiqlal. Le champ de cette rencontre implicite entre les adversaires patents et les opposants à la direction traditionnelle à l’intérieur même du Parti, se trouvera davantage élargi après l’Intifada du 25 janvier, lorsque les masses populaires qui feront cession d’avec le Parti, s’avèreront être dirigées par des hommes issus de régions autres que Fès et Rabat : Fqih Baçri (Atlas), Abderrahmane Youssoufi (Nord), Mahjoub Benseddiq (ONCF de Meknès), Fqih Hamdaoui et Dr. Benlmokhtar (zones rurales), Haj Omar Sahili et Habib Forqani (Sud), Bouchaïb Doukkali (Doukkala), Fqih Figuigui, Larbi Bourass et Ahmed Belarbi (Est), sans parler des nombreux autres militants de Nador, Hoceima, Chaouia et Safi, ni des autres personnalités de l’ancienne et de la nouvelle génération – dont des humbles de Fès même, Meknès, Rabat et Salé.

Cette scission allait engendrer un changement radical au sein de la scène politique nationale. Quelques mois seulement venaient de s’écouler, que les préparatifs de la fondation de l’Union Nationale des Forces Populaires étaient déjà en cours. Ce nom était en lui-même édifiant quant au changement qui venait d’avoir lieu. L’UNFP allait en effet réunir la totalité des cadres et des masses populaires ayant pris part à l’Intifada du 25 janvier, auxquels s’ajoutaient des factions issues de partis adverses – tels le PDI, le MP, ou encore les Libres Indépendants – tandis que l’Istiqlal voyait ses rangs s’amincir pour ne plus compter que deux ailes, d’ailleurs historiquement opposées : les Gens de Derb Omar, et les patriotes savants (ainsi dits parce qu’ils s’étaient adonnés au patriotisme et au salafisme au sein des Qaraouiyine ou par le truchement de cette école). A ceux-là s’ajoutait l’appareil des inspecteurs, dont certains figuraient parmi les grands militants de l’Istiqlal du temps du protectorat, et dont d’autres deviendront, à l’avènement de l’indépendance, d’éminents fonctionnaires du même Parti.

16- de mater l’Istiqlal à couper les ailes à l’UNFP

Ce changement intervenu au niveau de la présence populaire de l’Istiqlal en entraînera, en réaction, un autre au niveau de l’action de la Troisième force. L’ancienne manœuvre visant à mater le Parti n’ayant pas donné les fruits escomptés, on s’attelait maintenant à une nouvelle tâche : celle de couper les ailes à cette nouvelle entité politique populaire – l’Intifada, puis l’UNFP – s’étant élevée pour livrer la bataille que les dirigeants de l’Istiqlal avaient hésité, et même renoncé à livrer. La bataille consistant à libérer l’économie nationale et à l’édifier sur la base de dispositions populaires ; à œuvrer au retrait des armées étrangères demeurant sur le sol national ; à pourvoir la révolution algérienne d’aide et de soutien ; à préparer des élections ; enfin, à établir pour le pays une constitution apte à doter la Monarchie marocaine – déjà forte de sa légitimité historique et patriotique – d’une légitimité démocratique. Ce qui revenait, en bref, à restructurer le système gouvernemental du Maroc, afin qu’il pût être évoqué, non en termes de description baroque, mais plutôt en ceux de la lutte continuelle pour l’élection d’une Assemblée constituante chargée d’établir une constitution démocratique.

Les leaders de la Troisième force oeuvreront à mettre en échec les efforts de libération déployés par le gouvernement Ibrahim. Pour ce faire, ils mobiliseront les éléments libéraux – Guédira en tête – et adopteront une politique de répression policière méthodique, visant à démanteler une des principales forces constituant l’UNFP : la Résistance, en tant qu’hommes, qu’actif historique et que rayonnement.

Le second volume de cette série était consacré à la campagne de répression dont les Résistants avaient fait l’objet. Nous consacrerons les pages suivantes du présent volume à la lutte que le gouvernement Ibrahim – et avec lui al-Tahrir et l’ensemble de l’UNFP – devaient mener pour l’adoption d’une politique libératrice dans le domaine économique comme dans les autres domaines.

17- Triple alliance contre la libération économique

Le premier numéro de al-Tahrir paraîtra treize semaines après l’investiture du gouvernement Ibrahim – neuf après l’Intifada du 25 janvier. Feu Abderrahim Bouabid avait mis en place un plan économique biennal, définissant l’orientation de l’action gouvernementale durant les deux années nécessaires à la préparation du plan quinquennal 1960-1965, destiné à permettre au Maroc de se départir de sa condition de pays sous-développé, entièrement tributaire des puissances colonialistes, pour accéder à celle d’Etat engagé sur la voie du développement véritable et de l’essor englobant tous les domaines de la vie.

Le premier pas qu’il fallait entreprendre était de mettre fin à tout engagement ayant permis à la France, durant le protectorat, de s’adjuger la vassalité du Maroc dans quelque domaine que ce fût. Il était évident que, pour ce faire, l’économie nationale devait d’abord être libérée et restructurée. Un ensemble de dispositions – dites à juste titre dispositions de libération économique – étaient nécessaires, pour qu’il fût possible de lancer ensuite l’édification des structures économiques qui auraient permis au Maroc d’amorcer en pionnier son développement, tout comme il avait été le premier à accéder à l’indépendance.

La bataille se livrait donc contre l’hégémonie du colonialisme économique et, partant, contre les parties qui en tiraient profit. L’adversaire avait trois faces, réunies par les intérêts communs : les hommes d’affaires et anciens colons français ; leurs collaborateurs et acolytes, leaders de la fameuse Troisième force ; enfin, ceux parmi les magnats de l’économie qui s’étaient enrichis sous le protectorat. Devenus encore plus riches durant les trois premières années de l’indépendance, ces derniers étaient essentiellement des patriotes aisés qui, pour avoir fourni de l’aide financière à l’Istiqlal du temps de l’action nationale pour l’indépendance, jouissaient d’une grande influence sur les décisions conjoncturelles du Parti autant que sur ses choix stratégiques.

18- Apre lutte autour de Mohamed V

Ces trois parties parviendront à établir des voies de contact, qui leur permettront d’exercer une influence sur certaines personnalités au sein de l’Institution royale, dont essentiellement le Prince héritier. De concert ou non, les trois parties alliées oeuvreront à instaurer un climat d’inquiétude quant à l’avenir de la monarchie, n’hésitant pas, pour étayer leur thèse, à évoquer l’exemple de l’Egypte et de la Tunisie – deux pays où, comme chacun le sait, le régime monarchique venait à être aboli – soulignant au passage l’élan de libération populaire qui secouait le monde. Un autre facteur, corrélatif mais non moins important, était l’émergence de la classe ouvrière – alors représentée par l’UMT – en tant qu’élément moteur au sein de la lutte économique et sociale. La politique d’industrialisation entreprise par le gouvernement Ibrahim, conjuguée à l’élan de libération évoqué plus haut, permettront aux adversaires de l’UNFP au sein de l’Institution royale, de dresser de la politique d’industrialisation un portrait effrayant, où le résultat fatal auquel cette politique pouvait mener, prenait le visage d’un renforcement démesuré – en nombre comme en puissance – de la classe ouvrière, ce qui risquerait d’entraîner le Maroc dans une dictature du prolétariat, dont la première victime ne serait autre que la monarchie elle-même.

19- Mohamed V : un roi trop difficile à influencer

Ces « mises en garde » tendancieuses ne pouvaient cependant avoir grand effet sur un roi tel que feu Mohamed V. D’abord, parce que l’homme était un patriote sincère et véridique, aux yeux de qui les dispositions prises par le gouvernement servaient l’intérêt du pays, et représentaient une étape nécessaire vers la libération de l’économie nationale. Ensuite, parce qu’il avait une confiance absolue en Abderrahim Bouabid, initiateur de l’idée de confier tous les pouvoir au Roi – considéré comme étant le seul bastion vraiment inviolable pour les adversaires de la libération politique et économique – et meneur avisé, qui avait su, lors des négociations avec la France, obtenir la réalisation des deux principales revendications populaires : le retour de Mohamed V, et l’indépendance du pays. Abdallah Ibrahim jouissait lui aussi de la confiance royale. Patriote incontesté, il était connu pour ses liens avec les milieux de la Résistance et de l’UMT, deux organisations ayant toutes deux officiellement proclamé leur loyauté à Mohamed V et leur confiance en sa personne, en tant que garant de l’accomplissement de l’indépendance du pays. Cette proclamation mettait de fait les deux organisations dans la case opposée à celle de la direction traditionnelle de l’Istiqlal, avec à sa tête Allal Fassi qui, perçu un peu comme le Bourguiba local, était le seul à pouvoir susciter quelque crainte justifiée. En choisissant le camp des conservateurs au sein de son Parti, et en déclarant la guerre à ses ailes principales – la Résistance et le Syndicat – celui-ci se privera cependant lui-même des seuls soutiens dont il aurait pu disposer.

Mohamed V avait par ailleurs pleinement conscience de ce que sa popularité immense et incontestée – popularité acquise par son engagement, dès 1934, dans l’action nationale, et par le rôle qu’il assuma, depuis 1944, au même titre que le Mouvement national, à la tête de cette action – était le véritable garant de la Monarchie, au présent comme à l’avenir. Durant les longues années de lutte commune, le roi avait acquis une riche connaissance des arcanes de la politique. Observant de près les méthodes auxquelles les Français et leurs collaborateurs recouraient pour tramer et exécuter leur machinations, il avait abouti à la certitude de ce que tout dépendait de son aptitude à conserver, dans l’imaginaire du peuple, l’image que ce peuple avait cru voir de lui, peinte sur la face de la lune, au lendemain de sa déposition et son exil en 1953.

20- Une opération chirurgicale qui assassine l’avenir

Ce n’était point là l’avis des membres de l’Institution royale, des courtisans et autres gens de la Maison du Makhzen. A leurs yeux, l’orientation que prenait le roi en suivant ce nouveau courant représenté par l’UNFP et le gouvernement Ibrahim, était un danger qui menaçait leurs intérêts et aspirations. C’est justement ce qui les rendra dociles aux mains des trois parties citées plus haut – les tenants d’intérêts colonialistes, la Troisième force et les riches partisans de l’Istiqlal – qui, comme nous le disions, composaient contre ce courant libérateur. La personnalité la plus importante sur laquelle ces parties concentreront leurs efforts sera le Prince héritier, à qui l’on suggèrera que si l’UNFP ne représentait aucun danger pour Mohamed V, il n’en irait certainement pas de même pour lui lorsqu’il accèderait au Trône. La solution ? Eliminer ce danger dès à présent. Le moyen ? Œuvrer à instaurer un climat d’hostilité entre le Roi et l’UNFP. Il en résultera une véritable bataille politique, dont l’enjeu sera pour chacun de gagner le Roi à sa cause. Comme nous l’explicitions dans le numéro précédent, les adversaires de l’UNFP ne reculeront devant aucun moyen pour convaincre le Prince héritier d’exercer des pressions sur son illustre père, afin de l’amener à révoquer le gouvernement Ibrahim. Ils y réussiront, et un nouveau cabinet sera nommé, dont le Roi prendra lui-même la présidence, en déléguant toutefois au Prince héritier ses compétences gouvernementales.

Mais se rendant compte, au bout de quelques mois seulement, de la gravité du cours antinational et anti-populaire que prenaient les choses, Mohamed V comprit que le Prince héritier avait succombé à l’influence des trois parties que nous nommions. Lors d’une rencontre officielle (mais tenue secrète) – rencontre sur laquelle nous aurons peut-être l’occasion de revenir – il confiera aux dirigeants de l’UNFP son intention de procéder, dès la fin de l’intervention chirurgicale à laquelle il devait être soumis, à d’importants remaniements au sein de l’Institution royale, remaniements qui n’excluraient pas le plus haut degré dans la hiérarchie de cette institution. Le destin voulut que cette opération, pourtant déclarée inutile par l’ensemble du corps médical, mît fin à la vie de ce grand monarque patriote – Dieu l’ait en Sa Sainte Miséricorde – et, avec lui, à l’avenir du Maroc tel que le défunt Roi lui-même, avant tout autre, le concevait.

Ce développement devait marquer l’apogée du changement qui s’était opéré dans le pays. Reprenons-en quelques étapes, à travers certains des textes que nous publiâmes à ce sujet.

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Remarque : Pour de plus amples détails sur la fondation de l’Armée de Libération, sur les problèmes intérieurs auxquels elle dut faire face (désarmement, affaire du Martyr Abbas Lamsaadi, événements de Taza et du Rif, luttes intestines déchirant les appareils de l’Etat durant les premières années de l’indépendance, etc.), nous conseillons la lecture de l’ouvrage du frère militant Ghali Laaraqi, gouverneur en poste à Fès du temps des rébellions.

Si nous conseillons la lecture de cet ouvrage, ce n’est pas uniquement pour l’abondance de sa matière et le soin qu’il apporte à l’explicitation de certains aspects de la question restés jusque-là ignorés ou mal compris, mais également pour l’objectivité à laquelle s’astreint son auteur, pourtant cadre de l’Istiqlal et un des acteurs de l’Intifada du 25 janvier et de la fondation de l’UNFP. Depuis qu’il a quitté son poste à la tête de la province de Fès, l’homme a d’ailleurs choisi de mettre fin à son activité au sein de l’administration comme du Parti, préférant réintégrer son univers original, celui du négoce et des affaires.

L’ouvrage est intitulé Dhâkiratu Nidâl wa jihâd [Mémoire d’un combat], Imprimé par Najah Jadida, Casablanca.